L’aphantasie : ces élèves qui imaginent sans jamais voir d’images
Ces élèves qui imaginent sans jamais voir d’images
Par Catherine Saudan, enseignante spécialisée, Suisse romande
C’est une conversation ordinaire qui a tout changé. Mon mari m’explique qu’il ne voit rien quand il ferme les yeux et qu’on lui demande d’imaginer quelque chose. Pas une image floue. Pas une silhouette approximative. Rien. Un écran noir. Et pendant des années, il avait cru que tout le monde fonctionnait comme lui. Que « visualiser » était juste une façon de parler.
Cette découverte, faite par hasard, au détour d’une conversation, m’a amenée à me poser une question : combien d’enfants dans nos classes fonctionnent de cette façon sans que ni eux ni nous le sachions ?
Qu’est-ce que l’aphantasie ?
L’aphantasie désigne l’absence totale ou quasi-totale d’imagerie mentale volontaire. Une personne aphantasique ne peut pas, quand elle le décide, former une image dans son esprit. Pas de tableau mental, pas de visage qui surgit quand on pense à quelqu’un, pas de scène qui se rejoue quand on se souvient d’un voyage. Le terme a été formalisé par le neurologue Adam Zeman en 2015, à partir d’un cas clinique qui a ouvert une vaste enquête sur ce phénomène (Zeman et al., 2015).
Il est important de préciser que l’aphantasie n’est pas encore classifiée comme un trouble neurodéveloppemental au sens clinique du terme. Ce n’est pas un diagnostic. C’est une variation du fonctionnement cognitif, documentée et de plus en plus étudiée, qui concerne environ 2 à 5% de la population générale selon les estimations actuelles (Faw, 2009). Elle peut exister seule, ou être observée plus fréquente dans certains profils, notamment chez les personnes autistes.
Ce qui frappe souvent dans les témoignages de personnes aphantasiques, c’est la découverte tardive. Beaucoup n’ont jamais su qu’ils étaient différents sur ce point, précisément parce que personne ne parle spontanément de ce qui se passe dans sa tête quand il imagine quelque chose. On suppose que tout le monde voit la même chose et quand on ne voit rien, on finit par croire que « visualiser » est une métaphore, pas une réalité littérale.
Ce que ça change au quotidien
L’aphantasie ne signifie pas l’absence de pensée, de mémoire ou de créativité. Les personnes aphantasiques pensent, se souviennent, imaginent et créent. Mais elles le font différemment, en s’appuyant sur d’autres canaux que l’image mentale.
Ce qui change, c’est la façon dont certaines tâches s’organisent. Se souvenir d’un visage sans avoir de photo sous les yeux peut être difficile. Visualiser un plan, anticiper mentalement une séquence d’actions, se représenter un résultat avant de le produire : tout ce qui repose habituellement sur une image interne demande une stratégie alternative. Certaines personnes aphantasiques s’appuient davantage sur le langage, sur des descriptions verbales détaillées, ou sur des repères concrets et externes pour compenser l’absence d’image.
Dans la vie quotidienne, cela passe souvent inaperçu. Une personne aphantasique peut être architecte, romancière, enseignante. Elle a développé, souvent sans en avoir conscience, des façons de faire qui contournent l’imagerie mentale. Ce n’est pas un manque de capacités. C’est un fonctionnement différent qui a trouvé ses propres chemins.
Ce qu’on comprend moins souvent, c’est que l’absence d’images mentales touche aussi les souvenirs. Se souvenir d’un moment passé, pour la plupart d’entre nous, c’est un peu le revivre. On voit la scène, on ressent quelque chose. Pour une personne aphantasique, ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Mon mari me l’a décrit simplement : les souvenirs sont là, mais comme des informations. Pas comme des moments qu’on peut traverser à nouveau. L’enfance existe dans les faits, pas dans les images.
Et quand certains souvenirs sont difficiles, l’absence d’images ne les empêche pas de se fixer pour autant. Ils se figent autrement et il peut être difficile de les revisiter, de les retraiter et de leur donner une autre lecture avec le temps. C’est une réalité qu’on mentionne rarement quand on parle d’aphantasie.
Vivre avec l’aphantasie : la parole à Hervé
Pour aller plus loin que ce qu’un article peut dire, j’ai posé quelques questions à mon mari, qui a accepté de partager son expérience.
Comment as-tu réalisé que ton fonctionnement était différent de celui des autres ?
Autant le dire d’entrée de jeu, je n’ai jamais eu l’impression de fonctionner comme tout le monde (rires). C’est d’ailleurs ce qui m’a amené à entreprendre bon nombre de démarches, dont un test psychométrique en 2020. Lors de la restitution de ce test, la psychologue m’a littéralement dit : « j’ai l’impression que vous ne voyiez pas les chiffres dans votre tête ». Son observation concernait le test consistant à réciter par cœur une suite de chiffres que l’on nous énonce, cette suite devenant de plus en plus longue. Les chiffres sont d’abord récités dans l’ordre, puis en sens inverse. Une galère absolue pour moi qui ne pouvais pas visualiser ces suites dans ma tête… C’est en partageant cette histoire avec mon entourage que j’ai compris que ce fonctionnement était très atypique. Quelques recherches m’ont alors permis de découvrir que cette particularité portait un nom et n’était étudiée que depuis quelques années.
Qu’est-ce que l’aphantasie change concrètement dans ta vie de tous les jours ?
Je ne lis pas de livres riches en descriptions… Mon sens de l’orientation est proche du néant et je suis absolument nul pour planifier des itinéraires : comme je ne peux ni visualiser le chemin à emprunter ni me faire une carte mentale, j’ai beaucoup de difficulté à comparer plusieurs solutions et à définir la meilleure, que ce soit en voiture, à ski ou dans un parking (mon cauchemar). Une fois en mouvement, j’ai une peine folle à m’orienter ; heureusement que le GPS existe, ça aide dans la plupart des cas ! Pour l’art martial que je pratique, je ne peux ni me remémorer des enchaînements de mouvements, ni imaginer un adversaire lorsque je travaille seul. C’est franchement handicapant parce je n’ai rien pour compenser ce déficit.
Tu m’as décrit tes souvenirs comme des informations plutôt que comme des images. Comment tu vis ça ?
Mes souvenirs n’ont pas de substance sensorielle et n’ont par conséquent que peu de substance émotionnelle. On pourrait comparer cela à un registre dans lequel sont écrits les éléments factuels de mes souvenirs : elle a fait/dit ceci, ça se passait là-bas, il y avait une voiture rouge, une maison à deux étages, j’étais heureux, etc… C’est assez similaire si je me projette dans le futur en « imaginant » des vacances à venir. Dans les deux cas, l’absence d’images et de sensations (l’aphantasie touche aussi les autres sens chez moi) semble réduire les émotions qui accompagne ces projections mentales. Seuls les souvenirs vraiment très forts échappent à cette règle (mariage, naissance ou souvenirs traumatiques). Je le vis bien maintenant, mais j’ai dû faire un deuil.
Tu es ingénieur en microtechnique et chef d’équipe. Comment fais-tu concrètement pour travailler sur des objets techniques complexes sans pouvoir les visualiser mentalement ? Et qu’est-ce que ça te coûte que les gens ne voient pas ?
Le processus de conception propre à mon métier implique de modéliser des objets en trois dimensions à l’aide de logiciels informatiques. On pourrait penser que ces logiciels sont une béquille pour un aphantasique mais la réalité est plus nuancée. Avant de le modéliser, l’ingénieur doit imaginer l’objet dans son esprit, l’esquisser avec des croquis puis enfin le modéliser en trois dimensions. J’ai toujours procédé comme mes collègues, mais la démarche est pour moi bien plus coûteuse en temps et en énergie car je dois esquisser mes idées sans être guidé par une image mentale. Ma condition me rend toutefois très efficace lorsqu’il s’agit d’être créatif et de résoudre des problèmes car je peux jongler mentalement avec des concepts sans être pollué par des images. Dans ma fonction actuelle, mon apport technique et managérial repose essentiellement sur cette faculté à manipuler mentalement des idées et des concepts plus ou moins abstraits afin de résoudre des problématiques très variées. C’est mon mode de fonctionnement naturel et par conséquent il me permet d’utiliser mes ressources de façon optimale. Lorsque je dois vraiment esquisser une idée, j’avertis mes collègues par avance que mon croquis va être hideux et nous en rions.
Qu’est-ce que tu aimerais que les gens comprennent sur l’aphantasie ?
Que c’est loin d’être quelque chose d’anodin, en particulier pour ce qui concerne les apprentissages scolaires et la formation professionnelle, mais aussi certaines approches thérapeutiques comme l’hypnose ou l’EMDR. Dans ces domaines, une réflexion approfondie serait bienvenue pour éviter que les personnes aphantasiques ne soient mises en échec dans leur quotidien en raison de cette particularité.
Ce que ça change dans les apprentissages
C’est là que la question devient particulièrement pertinente pour les enseignants et les parents.
Beaucoup de pratiques pédagogiques reposent implicitement sur la capacité à visualiser. « Imagine que tu es à la place du personnage. » « Ferme les yeux et représente-toi la scène. » « Visualise le résultat avant de commencer. » Pour un enfant aphantasique, ces consignes ne produisent pas l’effet attendu. Ce n’est pas qu’il ne fait pas d’effort. C’est que le canal sur lequel la consigne s’appuie n’est tout simplement pas disponible de la même façon.
La mémorisation peut également fonctionner différemment. Les techniques mnémotechniques qui reposent sur des images mentales, comme la méthode des lieux ou la visualisation de scènes, sont moins efficaces pour ces enfants. Ils ont souvent besoin de stratégies alternatives : répétition verbale, organisation logique de l’information, associations sémantiques, supports écrits ou visuels externes. Les recherches montrent que les personnes aphantasiques obtiennent des résultats comparables aux autres sur des tâches de mémoire visuelle, mais en utilisant des stratégies différentes (Keogh, Wicken et Pearson, 2021).
La lecture peut aussi être affectée. Certains enfants aphantasiques lisent de façon fluide mais disent ne pas « voir » les scènes décrites. Ils comprennent, mais leur expérience de la lecture est fondamentalement différente de ce que beaucoup d’enseignants imaginent quand ils parlent de « se plonger dans un livre ». Cela peut expliquer certaines difficultés à répondre à des questions de compréhension qui supposent une représentation mentale de la scène.
Le lien avec les profils neurodéveloppementaux
L’aphantasie n’est pas un trouble neurodéveloppemental, mais elle semble plus fréquente dans certaines populations. Des études montrent que les personnes aphantasiques scorent plus haut sur les traits autistiques mesurés par des questionnaires standardisés, notamment sur les dimensions de l’imagination et des compétences sociales (Dance et al., 2021). Elle a également été observée plus fréquemment chez des personnes présentant des capacités cognitives particulièrement élevées, sans que ce constat relève d’un diagnostic ou d’une catégorie clinique. Ce lien n’est pas encore entièrement compris, et la recherche sur le sujet est encore jeune. Mais il mérite l’attention des professionnels qui accompagnent ces enfants, précisément parce que l’aphantasie peut passer complètement inaperçue derrière d’autres caractéristiques du profil.
Un enfant autiste qui a du mal à se représenter mentalement les émotions des autres n’a peut-être pas seulement une difficulté d’ordre social. Il est possible qu’il n’ait tout simplement pas accès aux images mentales qui permettent habituellement d’anticiper et de simuler les états internes d’autrui. Ce n’est pas la même chose, et ça n’appelle pas les mêmes réponses.
Ce que ça implique en classe et à la maison
La première implication est la plus simple : en parler. L’aphantasie est encore très peu connue. La plupart des enfants qui en sont atteints ne le savent pas. La plupart de leurs parents et enseignants non plus. Or on ne peut pas s’adapter à ce qu’on ne connaît pas.
Une façon concrète de commencer : s’autoriser à poser la question autrement. Plutôt que « est-ce que tu vois la scène dans ta tête ? », demander à l’enfant comment il fait pour se souvenir de quelque chose, comment il s’y prend pour imaginer. Ces questions ouvertes peuvent faire émerger des fonctionnements qu’on n’aurait pas soupçonnés.
Pour les enfants chez qui l’aphantasie est identifiée ou suspectée, certains ajustements pédagogiques simples peuvent faire une vraie différence. Proposer des supports visuels externes plutôt que d’inviter à la visualisation interne. Valoriser les stratégies verbales et logiques autant que les stratégies imagées. Ne pas interpréter comme un manque d’imagination ou d’investissement ce qui est en réalité une façon différente de traiter l’information.
Pour les parents qui reconnaissent leur propre fonctionnement dans cet article, ou celui d’un proche : l’aphantasie n’empêche pas de vivre, de réussir, de créer. Beaucoup de personnes aphantasiques développent des façons de faire qui leur appartiennent et qui fonctionnent très bien. Mais ce n’est pas sans coût. Certaines choses restent inaccessibles, même quand on est intelligent, capable, et qu’on a trouvé tous les contournements possibles. Le dire, c’est respecter la réalité de ces personnes autant que leurs forces.
Ce qu’on cherche ici, ce n’est pas un nouveau label. C’est juste de mieux comprendre comment certains cerveaux fonctionnent, pour que chaque enfant puisse bénéficier d’un accompagnement qui lui est adapté.
Références : Zeman, A., Dewar, M. et Della Sala, S. (2015). Lives without imagery: Congenital aphantasia. Cortex, 73, 378-380. Faw, B. (2009). Conflicting intuitions may be based on differing abilities: Evidence from mental imaging research. Journal of Consciousness Studies, 16(4), 45-68. Dance, C. J., Jaquiery, M., Eagleman, D. M., Porteous, D., Zeman, A. et Simner, J. (2021). What is the relationship between aphantasia, synaesthesia and autism? Consciousness and Cognition, 89, 103087. Keogh, R., Wicken, M. et Pearson, J. (2021). Visual working memory in aphantasia: Retained accuracy and capacity with a different strategy. Cortex, 143, 237-253.
